Leïla Couradin, commissaire d'exposition et critique d’art

 

Fruits d’une curiosité sensible pour les phénomènes naturels géologiques, astronomiques ou biologiques, les pièces en bronze de Jean-Christophe Couradin semblent avoir toujours été. Comme autant de fossiles, de météorites ou de coquillages n’obéissant qu’aux lois du monde, ces sculptures pourraient être parfaitement étrangères au travail de la main. Peut-être est-ce dû à la volonté de l’artiste – dont les premières œuvres étaient en bois – de suivre le veinage de ce matériau vivant, de peur de lui imposer une forme géométrique trop manufacturée. Aussi, les courbes et les arêtes dessinent des paysages faits de crêtes, de monts et de plaines, invitant au voyage. Si cette métaphore m’évoque le panorama si familier de mon enfance dans les Alpes, il n’en reste pas moins possible d’imaginer parcourir les reliefs méconnus de lointaines planètes, Aurorae Sinus, l’une des mers fantômes de Mars, la sinueuse vallée Baltis de Vénus ou encore les anneaux glacés de Saturne. Ou peut-être, sous la surface terrestre, s’enfonçant vers l’abîme d’un monde subaquatique tout aussi mystérieux, longeant les récifs coralliens, vous apercevrez le vol majestueux d’une raie manta, l’ombre d’une carapace centenaire ou le mouvement calme et gracile de la nageoire caudale d’une baleine bleue. 

 

Entre le cosmos, le monde terrestre ou les profondeurs sous-marines, les sculptures de Jean-Christophe Couradin évoquent à la fois la mythologie et la littérature d’anticipation fantastique, produisant l’impression aussi vertigineuse qu’apaisante de l’étirement du temps : tout ceci était et tout ceci sera. 

 

Les couleurs des patines, profondes et irisées, happent le regard : elles sont autant de mondes dans lesquels une plongée quasi hypnotique semble incontournable. Qu’elles fassent allusion aux terres ocres d’Australie, aux sables couleur safran en Afrique, aux fonds outre-mers au large de l’Antarctique, ou aux plages turquoises d’Océanie, elles convoquent, elles aussi, ardemment l’imaginaire.

 

Les œuvres de Jean-Christophe Couradin nous invitent également à voyager dans l’histoire de l’art ; elles évoquent autant les formes épurées d’un Brancusi – figure de proue de la sculpture moderniste – dont le travail prodigieusement avant-gardiste a ouvert la voie à une abstraction la plus totale, que les formes méandriques et complexes d’un Tony Cragg et de la nouvelle sculpture anglaise. L’expérience haptique induite par les sculptures se métamorphose progressivement en véritable sensation tactile, source d’une émotion artistique éminemment personnelle. 

 

Un voyage, toujours. Intérieur, peut-être.